Et si nous revenions en arrière sans pour autant respecter l'ordre temporel établi ? Si par exemple nous nous trouvions « déplacés » jusque quelques années plus tôt ? Alors que resterait il de notre ancienne vie, du moins telle que l'on se l'imaginait alors ? Pourrions nous emprunter la même voie ? Effectuer les mêmes décisions afin d'atteindre la situation présente, dans le cadre d'un même objectif que celui qui fut antérieurement fixé quand alors nous vivions pour la première fois cette période de notre existence ? Aurions nous le souci de l'efficacité où chercherions nous à refaire ce qui a déjà été fait afin d'atteindre le même but ?
L'unicité de ces instants précédemment vécus sont voués à perdurer à travers le temps, tandis que l'individu ne reste pas le même, évolue et se façonne au gré de ses propres expériences vécues les unes après les autres, composantes absolues de son soi. A cela s'ajoute également le fait que la valeur de ces dernières –expériences- vacille selon l'itinéraire emprunté : selon la situation présente et désormais atteinte, selon la personne qui s'est construite sur ces étapes, il n'y a parfois plus lieu de s'intéresser, jusque s'encombrer, de souvenirs dont l'intérêt n'est pas établi, du moins n'est plus, et dont l'inconséquence avec la situation actuelle fait que leur oubli n'est autre qu'une économie visant à simplifier la mémoire de tout un chacun. Par ailleurs, une autre personne aura tout intérêt à ne pas perdre cet enseignement, qu'elle s'est elle-même administrée par le passé, notamment du fait de l'utilité encore valable de celui-ci, par la résurgence de situations auparavant vécues, surmontées si l'on veut.
Lui se languit de voir son passé s'effacer au fur et à mesure qu'il vit, de voir ce qui l'a importé ne plus être que poussières de souvenirs sans grande importance. Concrètement, qu'y a-t-il à conserver de ce passé ? Des amis, des relations, l'apprentissage à partir de certaines erreurs commises ? Le temps va à l'encontre de ce souvenir, incite à l'oubli au profit de l'instant présent, pour qu'ensuite cette nouvelle réflexion fasse partie elle aussi d'un passé, peut être est ce cela que l'on nomme communément la construction de l'individu en tant que tel. Quelle signification attribuer à l'oubli dès lors ? Celle d'une souffrance qui fait que l'on se destine à ne plus se souvenir de ce qui nous a permis d'être, celle de la perte d'une partie de sa propre identité ? Ou bien une réelle et vigoureuse incitation à grandir toujours un peu plus, à ne plus être le même en apprenant du présent et non plus du passé, à construire son identité en remplaçant ce qui n'a peut être plus raison d'être par de nouvelles expériences et de nouveaux faits ? Ou bien peut être que d'une certaine façon cette résistance à l'oubli, qui serait relative à un profond désir –volontaire ou pas, mais en tout cas inscrit au sein même de l'être-, lui permet effectivement de se construire, cependant toujours dans le cas d'une action présente.
Le temps le presse, et pour autant il ne voit derrière lui que les cendres de sa précédente armature. Bien sûr de son passé il subsiste certaines choses, les fruits d'une sélection intérieure naturelle précédemment évoquée, et que l'on ne saurait qualifier de dépendante ou pas de sa propre volonté.
« Théétète est blessé et malade ; il rentre chez lui pour mourir. » Introduction à la lecture de Platon, d'A. Koyré [p-56, 5ème phrase].
